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L’art de la psalmodie ou l’expérience de la sacramentalité de la parole, à l’école de saint Augustin 30 mai 2014

Posté par unpretre dans : Ecrits personnels,Manifeste esthétique,Musique liturgique,Réflexion sur la musique , trackback

Cet article a été publié pour la revue de musique liturgique et d’art Sacré de l’archidiocèse de Strasbourg « CAECILIA« . L’édition a été faite durant le mois de mai 2014.

Psalmiste

 

Le discours de Benoît XVI aux Bernardins le 12 septembre 2008 s’intitulant « Chercher Dieu »[1], est une porte pour entrer dans cet art complexe, singulier et inconnu qu’est la psalmodie. Il écrit, en s’appuyant sur un écrit de Dom Jean LECLERCQ[2] dont la première édition date de 1957:

« Quaerere Deum, il ne s’agissait pas d’une aventure dans un désert sans chemin, d’une recherche dans l’obscurité absolue. Dieu lui-même a placé les bornes milliaires, mieux, il a aplani la voie, et leur tâche consistait à la trouver et à la suivre. Cette voie était sa Parole qui, dans les livres de Saintes Ecritures, était offerte aux hommes. La recherche de Dieu requiert donc, intrinsèquement une culture  de la parole, ou comme le disait Dom Jean LECLERQ : eschatologie et grammaire sont dans le monachisme occidental indissociables l’une de l’autre. Le désir de Dieu comprend l’amour des lettres, l’amour de la parole, son exploration dans toutes ses dimensions. Puisque dans la parole biblique Dieu est en chemin vers nous et nous vers Lui, ils devaient apprendre à pénétrer le secret de la langue, à la comprendre dans sa structure et dans ses usages.[3] »

Voilà la racine la plus profonde de l’acte de chant en psalmodie : l’expérience de l’Amour divin. Car la voix humaine, en voulant louer son Créateur, manifeste son désir de le « chercher ». Ainsi la psalmodie devient ce lieu de rencontre, à l’image de la quête de la Bien-Aimé et du Bien-Aimé du Cantique des Cantiques, faisant coïncider l’action de grâce de l’avoir trouvé, mais en même temps en le stimulus de le rechercher davantage.

Il y a une simultanéité dans l’acte de psalmodier, entre émission et réception. Dans la psalmodie, l’acte de chant est une émission vocale dirigée vers d’autres, mais en même temps il est réception par celui-là même qui émet le son associé d’un extrait de l’Ecriture. En elle, la psalmodie est dialogale ! Un dialogue fondé dans l’Amour

L’art de la psalmodie peut être considéré comme une authentique école spirituelle, dans la mesure où le psalmiste, ou un groupe de personnes qui chante un verset, ont conscience que dans leur acte de chant singulier, se manifeste et se révèle un dialogue caché, qui est en train de se passer entre le Créateur et ses créatures… Celui qui loue Dieu par sa voix est dans le même temps, celui qui l’écoute lui parler au fond de son cœur. 

Saint Augustin a fait l’expérience de cela. Trois extraits des Confessions pourront nous le faire apprécier. Ce qu’il décrit à la fin du Livre VIII, au chapitre douze, a sans doute eu lieu vers 386. En voici la narration:

« Je parlais ainsi et je pleurais dans la très amère contrition de mon cœur. Et voici que j’entends, qui s’élève de la maison voisine, une voix, une voix de jeune garçon ou de jeune fille, je ne sais. Elle dit en chantant et répète à plusieurs reprise : « Prends et lis ! Prends et lis ! » Et aussitôt, changeant de visage, je me mis à chercher attentivement dans mes souvenirs si ce n’étais pas là quelque chanson qui accompagnât je jeux enfantins, et je ne me souvenais pas d’avoir entendu rien de pareil. Je refoulai l’élan de mes larmes et me levai. Une seule interprétation s’offrait à moi : la volonté divine m’ordonnait d’ouvrir le livre et de lire… [4]». Nous voyons se dessiner la médiation des Ecritures, qui vont permettre à saint Augustin d’entendre la voix de Dieu. Pourtant, cet appel à lecture passe par le chant. C’est en entendant un chant, qu’Augustin va se mettre à l’étude des Ecritures. Chant, lecture et étude des Ecritures vont devenir la médiation par laquelle Dieu fera entendre sa voix. Cette citation peut rend compte de manière simple, le contenu théologique de l’expression très à la mode en ce moment « sacramentalité de la parole ».

Dans le Livre IX, Augustin va faire un pas de plus. Parce qu’il va lire et étudier le Livre des Psaumes. En fait Augustin se place dans la lignée de saint Ambroise, car ce dernier donnait le Livre des Psaumes à l’étude pour le temps d’initiation des catéchumènes. Augustin, comme bonne élève va la faire. Au sein du chapitre quatre, (nous sommes peu de temps avec son inscription au baptême, au début du carême 387) il dit ceci :

« Quelles exclamations j’élevai vers vous, mon Dieu, en lisant les psaumes de David, ces cantiques de foi, ces hymnes de piété, qui bannissent l’esprit d’orgueil. Je n’avais pas encore l’expérience de votre véritable Amour… Oui quelles exclamations j’élevais vers vous à la lecture de ces psaumes, de quel amour pour vous je me sentais embrasé ! Je brûlais de les réciter, si c’eût été possible, à toute la terre pour rabattre l’arrogance du genre humain ! Et d’ailleurs ne se chantent-ils pas dans le monde entier ? [5]» Il est manifeste que pour Augustin, le psaume va nourrir un dialogue entre Dieu et lui, prémice d’une communion. Un dialogue fondé sur l’amour, mais un amour en devenir, car il reconnait que la dilation de son cœur n’est encore que les prémices d’une rencontre à venir. Il est encore en chemin, et les psaumes, sont comme une nourriture pour le voyageur qu’il est vers son baptême. Par analogie on peut dire que le Livre des Psaumes est comparable à ce que saint Thomas d’Aquin dira du pain eucharistique dans la séquence du Lauda Sion : « Voici le pain des anges, fait nourriture pour le voyageur [6]». L’art de la psalmodie est alors faite pour dilater le cœur, mais en même temps avec une ascèse nécessaire pour rester sur sa faim, et avoir envie d’avancer. Tout ne sera pas dit, tout ne sera pas donné. Peut-être est-ce la « noble sobriété » dont parle Paul VI lorsqu’il évoque la liturgie de l’Eglise? Voilà une autre manière « augustinienne » de présenter la sacramentalité de la parole. Comme le rappelait Benoît XVI dans l’exhortation apostolique « Verbum Domini[7] » : « La sacramentalité de la parole se comprend alors par analogie à la présence réelle du Christ sous les espèces du pain et du vin consacrés. En nous approchant de l’autel et en prenant part au banquet eucharistique, nous communion réellement au Corps et au Sang du Christ. La proclamation de la parole de Dieu dans la célébration implique la reconnaissance que le Christ lui-même est présent et s’adresse à nous pour être écouté». Il semble probant qu’Augustin a fait cette même expérience à travers le Livre des Psaumes. Dans la lecture comme dans le chant, le psaume et la psalmodie deviennent un lieu épiphanique des prémices de communion avec Dieu.

Enfin, lors de la Nuit de Pâques 387, lorsqu’il fût baptisé par saint Ambroise à Milan, voici ce qu’Augustin fait comme expérience de la psalmodie : «… Nous fûmes baptisés, et le remord de notre vie passée s’enfuit loin de nous. En ces jours-là, je ne me rassasiai pas de l’admirable douceur que je goûtais à considérer la profondeur des desseins que vous formez pour le Salut du genre humain. Que de pleurs j’ai versé à entendre, dans un trouble profond, vos hymnes, vos cantiques, les suaves accents dont retentissait votre Eglise ! En coulant dans mes oreilles, ils distillaient la vérité dans mon cœur. Un bouillonnement de pitié se faisait en moi, les larmes m’échappaient, et cela me faisait du bien de pleurer. [8]»  La narration est particulièrement saisissante. Augustin fait une expérience auditive de réception. Il reçoit dans ses oreilles le chant de l’Eglise milanaise faite de psalmodies et des célèbres hymnes de son évêque Ambroise. Mais ici le chant de l’Eglise devient médiation et don de la Vérité, et l’expression de ses sens n’est pas liée à une émotion esthétique vis-à-vis de la musique, mais à la réponse face à la Vérité divine qu’il a reçue ! Par la médiation du chant, Augustin est « illuminée », c’est-à-dire qu’il ouvre les yeux à l’oeuvre de la Grâce baptismale : il est pardonné, il est mort au péché, il a revêtu le Christ, il est une Création Nouvelle dans le Christ ! Les pleurs  d’Augustin sont une réponse à cette illumination! La musique et le chant sont venus dans ses oreilles, mais il a entendu la Voix de Dieu et vu son œuvre. L’expérience sensible est la réponse à cette Voix, cette œuvre divine ! Par le chant et les psaumes considérés comme « signes » authentiques, Augustin fait l’expérience dialoguée de l’Amour divin. Son traité sur la musique « DE MUSICA » commencé après son baptême, va conceptualiser cette expérience.

A cette expérience cachée et dialoguée de l’Amour divin, l’art de la psalmodie s’associe d’un amour pour une chose visible et concrète : à savoir la littérature écrite dans une langue particulière. Qui veut chanter les psaumes doit passer par la propédeutique du langage. La science musicale de la psalmodie, ne peut se passer de la science littéraire du langage. En sommes la psalmodie, dans sa construction et sa composition, est un concerto permanent entre les contingences du langage, et les contingences de la musique.  Dans cette perspective nous pouvons rendre grâce à Dieu pour le travail et l’exemple du Père Joseph GELINEAU, en particulier durant l’année 1953 ! Car cette année fût non seulement la publication du recueil musical « 24 psaumes et un cantique [9]» qu’il composa avec Joseph SAMSON, mais surtout dans la revue « La Maison Dieu » de trois articles complet rendant compte de ses recherches. Il partit du socle historique et biblique[10] pour qualifier la psalmodie, puis vient la question cruciale du rythme textuel du psaume[11] dans la traduction de l’hébreu au français, enfin la question musicologique des compositions de « tons [12]» pour psalmodier en français et comment les interpréter.

Il serait bon de réinvestir la logique et la science de ces socles légués par le Père GELINEAU pour continuer l’oeuvre de création et de mise en œuvre de la psalmodie au service de l’Eglise en prière. Pourquoi ne pas voir germer une « école de psalmodie » ? Qui soit une aide pour les compositeurs, et pour confirmer les baptisés dans leur vocation de louange avec la Liturgie des Heures.


[1] Benoît XVI, Chercher Dieu, discours au monde de la culture, Paris, Parole et silence, novembre 2008, p.9-24.

[2] Dom Jean LECLERQ, L’amour des lettres et le désir de Dieu, Paris, Cerf, 1990.

[3] Benoît XVI, Chercher Dieu, discours au monde de la culture, Paris, Parole et silence, novembre 2008, p.11-12.

[4] Saint Augustin, Les Confessions, Paris, Garnier frères, 1971, p.177

[5] Saint Augustin, Les Confessions, Paris, Garnier frères, 1971, p.186

[6] Saint Thomas D’AQUIN, Séquence Lauda Sion : « Ecce panis angelorum, factus cibus viatorum »,

[7] Benoît XVI, Exhortation apostolique post synodal « Verbum Domini », Paris, Bayard, 2010, n°56, p. 98

[8] Saint Augustin, Les Confessions, Paris, Garnier frères, 1971, p.191

[9] Joseph GELINEAU, 24 psaumes et un cantique, Paris, Cerf, 1953

[10] Joseph GELINEAU, Les formes de la psalmodie chrétienne, LMD n°33, Paris, Cerf, 1953, p. 134-172

[11] Joseph GELINEAU, Rythme et psalmodie française, LMD n°33, Paris, Cerf, 1953, p. 173-197

[12] Joseph GELINEAU, Les mélodies des psaumes et l’interprétation, LMD n°33, Paris, Cerf, 1953, p. 198-213

Commentaires»

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