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« La Passion d’Augustine », un film de Léa POOL 2 avril 2016

Posté par abbohler dans : Commentaires musicaux,Manifeste esthétique,Musique et film , trackback

Le 28 mars 2016, le cinéma d’art et d’essai de la ville de Metz, le CAMEO-ARIEL organisa une avant première du film « La Passion d’Augustine« , suivie d’un débat avec la réalisatrice Léa POOL.

Un film émouvant, qui donne à penser une passionnante philosophie de la musique.

Avant première

Ayant eu la chance d’avoir été convié par Radio Jérico Metz, afin de l’interviewer en compagnie de Thierry GEORGES avant la séance, et de participer à l’animation du débat à l’issue de la projection, voici l’hommage que je souhaite lui rendre, pour ce film touchant qu’elle a su réaliser avec pudeur et finesse.

La passion d'Augustine, Affiche

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C’est au temps de la révolution tranquille que se passe cette histoire que l’on pourrait croire comme la narration d’une époque de la Province du Québec. Epoque d’un passage, d’une transition culturelle liée à la présence de l’Eglise Catholique vers ce que l’on pourrait appeler une émancipation. Passage d’une éducation de la jeunesse liée au rythme de la vie religieuse vers une éducation plus libre. Avec une pudeur et un respect vis-à-vis de cette époque, sans aucun accent de provocation ou de rancœur, Léa POOL propose cet hommage. Hommage à ces femmes anonymes, dont l’identité est rendue impersonnelle par le costume religieux. Hommage à ces femmes qui ont porté la culture française et musicale dans cette Province du Québec à un haut degré d’évolution et de prestige, montrant que derrière la vie religieuse ne se cache pas forcément l’obscurantisme et l’ennemi de l’intelligence. Bien au contraire !

Communauté religieuse

Cette révolution tranquille entraine une réforme religieuse et une évolution des couvents. On pourrait peut-être trouver trop rigide la Mère Générale lorsqu’elle veut vendre le couvent, mais la question devait bien être complexe pour ceux qui dirigeaient, lorsque l’incertitude de l’avenir devenait tellement omniprésente. C’est avec beaucoup de respect que la réalisatrice suggère la complexité de cette évolution si rapide de la société. Il suffit de penser aujourd’hui à toutes ces manifestations locales lorsqu’une instance supérieure décide de fermer une classe pour des raisons diverses. Bien des éléments de la vie politique des dirigeants échappent aux personnes locales et l’on ne comprend pas toujours les choix. En plus d’une réforme liée à l’évolution sociétale de la Province du Québec, se trouve associée l’évolution propre à la dynamique du Concile Vatican II. L’abandon du voile par les religieuses prend ici une place incontournable. C’est avec pudeur et respect que nos yeux d’hommes et de femmes peuvent se rendre compte de l’impact intime d’un tel choix. Avec subtilité, la question de cette réforme religieuse est conjointement traitée avec l’évolution du statut de la femme.

Visuellement, le dévoilement est associé au dégel de cette nature et de cette campagne québécoise. On commence au cœur de l’hiver en marchant sur la rivière Richelieu complètement gelée. On termine dans un printemps bien avancé, en passant par le dégel et la reprise du courant de la rivière. Un monde caché et statique par le gel, le froid et la neige, va petit à petit laisser apparaitre un monde nouveau, en mouvement. Les images et les plans naturels de cette campagne en mutation, s’associant au dévoilement progressif et aux évolutions de la vie religieuse montrent, avec beaucoup de charme et de poésie cette mutation profonde de la société.

Dégel Richelieu

Le dévoilement et le dégel font que le spectateur est témoin de cette entrée d’une société dans une modernité. Mais Léa POOL suggère qu’au bout du compte il y a plusieurs manières d’entrer dans la modernité et Mère Augustine en a choisi une : l’enseignement de la musique comme élément rythmant et structurant la vie de son couvent, qui en plus d’être une école ressemble à une véritable manécanterie. Il suffit de voir son regard interrogatif et sceptique, voir mal à l’aise, devant la prestation musicale du prêtre lors de l’office dominical pour se rendre compte qu’elle ne pas va entrer dans la modernité de cette manière-là ! Son projet pédagogique et sa vision de la musique comportent 3 directions : élévation de l’âme, apprentissage du vivre ensemble et réconciliation avec une histoire. Ici la musique peut non seulement permettre une élévation, mais elle prend corps dans l’apprentissage de la vie en communauté, ainsi que dans les échos avec l’histoire personnelle. La vision pédagogique serait proche de l’initiative de Monseigneur Fernand MAILLET lorsque ce dernier a fondé les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, pour venir en aide, par la musique, à des enfants de milieux populaires et défavorisés. La musique, dans sa dimension vocale et pianistique, va prendre corps dans la vie de ces religieuses et des jeunes pensionnaires. Dans ce film, la musique prend corps dans un univers exclusivement féminin, ne mettant pas sous le boisseau leur générosité et leur subtile sensibilité, mais montrant en outre leurs jalousies et leurs mesquineries.

Mais le plus touchant est que la musique permet de vivre une réconciliation avec les blessures de l’histoire personnelle : elle est source d’un chemin de rédemption ! Peut-on aller jusqu’à dire d’un enfantement nouveau ? Où comme l’écrivait Pascal QUIGNARD dans Les désarçonnés[1], on passe plusieurs fois dans la vie en renouant avec la naissance, la détresse originaire ?

Mère Augustine et Alice

Ce film est un parcours musical où les jeunes filles sont avant tout de vraies musiciennes avant d’être des comédiennes. Le travail de la caméra est fin pour laisser toute la place à l’audition de la musique, afin que les artistes ne soit pas le centre unique de l’attention. Les pièces musicales de ce parcours sont autant de visages d’interprétation que d’actrices, où aucune ne se ressemblent mais peuvent librement « être ». La finesse et le respect de la réalisatrice envers ses actrices sont visibles par cette « liberté », car filmer un artiste en train de jouer, relève d’un dévoilement, d’une mise à nu où se pose le dilemme que saint Augustin évoque dans son Traité de la musique[2] : la musique est le seul art qui passe systématique par la médiation d’un musicien pour advenir dans l’espace de l’audition. La statue, la peinture une fois créées n’ont plus besoin de l’artiste : elles sont là dans l’espace et le temps. Or la musique n’existe pas dans la partition, ce n’est qu’une empreinte codifiée sur le papier : il faut toujours la médiation d’un musicien ! D’où le danger de l’exécution où ce dernier peut, dans un excès personnel, se mettre tellement en avant que la musique qu’il exécute ne devient qu’un prétexte pour attirer l’attention sur lui. Or lorsque la nièce de Mère Augustine, Alice se met pour la première fois au piano, devant exécuter un prélude du « Clavier bien tempéré » de Jean-Sébastien BACH, elle utilise ce prétexte de la partition qu’elle ferme volontairement pour attirer l’attention et le regard des autres jeunes filles sur sa personne par le biais d’une improvisation entre « baroque et jazz », certes très réussie. Et Mère Augustine, comme jadis l’évêque d’Hippone aurait pu le dire, tout en reconnaissant ces dons, de lui répondre sobrement que si elle continue dans cette voie, elle n’ira pas plus loin que le banc sur lequel elle est assise! Ici Mère Augustine guide avec passion ses filles sur cet apprentissage de la musique, entre rigueur et souplesse, retenue et générosité. Ce travail exigeant s’associe à la vertu d’humilité où l’émotion est travaillée, partagée, parfois approfondie et raisonnée à travers l’analyse musicale des partitions. Apprentissage solide pour que l’émotion ne devienne une sorte de dictature individuelle, un caprice que l’on imposerait aux autres par l’exercice de son art. Dans ce film, les images laissent vraiment toute la place à ce qui ne se voit pas mais qui s’entend : la musique. Mais pourtant dans la sobriété du film, la musique prend corps !

Alice au piano

Ce parcours musical initie le spectateur au monde, à la fois sensible et exigeant, de la musique qui prend corps dans la vie personnelle de ces femmes et de ces jeunes filles. Léa POOL ouvre le spectateur à se poser cette question : qu’elle est l’origine de la musique ? Ou tout du moins, d’où vient la passion de Mère Augustine pour la musique ? Face son histoire personnelle qui se dévoile petit à petit à travers le film, on peut comprendre le sens du mot « passion ». Face à son talent de pianiste, son amour d’adolescente pour un musicien, on peut entrevoir très discrètement que Mère Augustine a connu un avortement avant d’entrer au couvent. Avec une pudeur extrême de la réalisatrice, nous ne connaissons les motivations de cette tragédie. L’amour pour l’enseignement de la musique semble s’associer au souvenir très lointain de cette atteinte à son corps, à cette vie qui a été arraché de ses entrailles. Comme si symboliquement la musique prenait naissance dans les entrailles, qu’elle était liée au mystère de l’enfantement où la vie prend corps[3]. Pourtant dans ce film, la musique ouvre un dégel, une rédemption vis-à-vis de l’histoire personnelle de certains personnages.

Religieuses chant

La musique et le chant semblent jouer le rôle d’un mémorial d’où peut jaillir une réconciliation.

Pour Mère Augustine d’abord, car la douleur mémorielle oubliée du martyr intérieur de son corps, rappelée par la fugue d’Alice lui permet petit à petit de se réconcilier avec son histoire. Comme pour le langage des psaumes, la musique est originellement pour Mère Augustine un « cri » d’angoisse où la passion, douleur d’un passé, se transforme en passion aimante, tournée vers l’avenir de ces jeunes filles qui lui sont confiées. L’amour de la musique ouvre cette réconciliation avec son corps et le sens de sa vie!

C’est également en se serrant le ventre et en se repliant sur elle-même, avec les sanglots que lui arrache la douleur de la terrible nouvelle, qu’Alice pleure la mort de sa mère. Mais en même temps cet arrachement deviendra la source et la force pour son art, qui la conduira à la médaille d’or.

C’est aussi en souvenir de la chanson préférée de sa mère, « la tristesse » chantée en son temps par Tino Rossi sur la 3ème étude de Chopin, que Suzanne arrive à chanter seule en triomphant de sa dyslexie devant les autres. Véritable ouverture des lèvres pour une fille complexée dont on se moque, mais qui a une excellente oreille musicale et analytique.

La musique rappelle à sœur Lise la douloureuse condition de sa jeunesse dans un milieu pauvre et dur, où le privilège d’être un musicien semblait être réservé aux riches… Peut-être un rêve brisé par sa condition sociale d’avant sa vie religieuse, où le fait de quitter son voile finit par dévoiler et remettre à nu ses blessures et une angoissante perte de sécurité…

Toutes ces femmes connaissent, grâce à la musique, un chemin de réconciliation avec leur histoire : elles ont vécu un passage, dont le Traité de la musique de saint Augustin pourrait nous laisser en suspens : « …Puisque la musique est sortie pour ainsi dire de son mystérieux sanctuaire et a laissé des traces dans nos sensations ou dans les objets perçus par nos sensations, ne devons-nous pas nous attacher d’abord à ces vestiges, afin d’arriver plus aisément sans erreur, si nous le pouvons, à ce que j’ai nommé ce mystérieux sanctuaire [4]? »

Léa POOL

Merci Léa POOL pour ce beau voyage, auditif et visuel, dont on mesure qu’il n’est pas encore fini… Comme une dernière mesure qui n’aurait pas de mesure…


[1] QUIGNARD Pascal, Les Désarçonnés, Paris, Grasset, 2012

[2] AUGUSTIN D’HIPPONE, De Musica, Paris, Sandre, 2006, p.45-48

[3] QUIGNARD Pascal, Tous les matins du monde, Paris, Gallimard, 1991, p.78-79 : «… La musique est simplement là pour parler de ce dont la parole ne peut parler. En ce sens elle n’est pas tout à fait humaine. Alors avez-vous découvert qu’elle n’est pas pour le Roi ? J’ai découvert qu’elle était pour Dieu. Et vous vous êtes trompés car Dieu parle ! Pour l’oreille ? Ce dont je ne peux parler n’est pas pour l’oreille… Pour l’ombre des enfants. Pour les états qui précèdent l’enfance. Quand on était sans souffle. Quand on était sans lumière. Sur le visage si vieux et si rigide du musicien, au bout de quelques instants, apparut un sourire. »

[4] AUGUSTIN D’HIPPONE, De Musica, Paris, Sandre, 2006, p.66-67

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